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La dépêche du CATC

Dépêche / Novembre 2015

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A l'écoute de la tradition

 L'énigme de l'arbre qui tombe

 

Ils étaient réunis autour d’un thé, et parlaient paisiblement.

 Le premier posa cette question au second : 
« Une vieille énigme interroge ainsi :

Si un arbre tombe au milieu d’une forêt, et qu’il n’y ait personne pour l’entendre tomber, fait-il quand même du bruit ?

Quelle serait votre réponse ? »

 

Son compagnon réfléchit puis répondit :
« Selon moi, d’une part, la perception de la réalité telle que nous l’expérimentons dépend fondamentalement de la présence des organes sensoriels dont nous sommes dotés. 
Autrement dit, nos organes sensoriels sont nécessaires à la perception de la réalité que nous devons expérimenter.
 D’autre part, la perception de la réalité dépend donc de la présence de nos organes sensoriels,  mais aussi de leur qualité (nous voyons plus ou moins clair, nous entendons plus ou moins bien etc.).
Ceci implique donc que pour que la réalité soit perçue, et correctement perçue, dans ses différents modes (vue, ouïe, toucher, odorat, goût), il faut qu’il y ait à la fois un agent qui produise la chose à percevoir, et un autre qui soit dans les bonnes conditions pour pouvoir percevoir cette chose. »

 

 Le premier renchérit :
« Voyez-vous, cette énigme me rappelle un point de vue des doctrines hindoues, autrement dit le Véda, qui affirme que l'observateur, l'observé, et l'observation ne font qu'un.
Cela veut dire que pour qu'il y ait quelque chose d'observé (au sens large, et cela vaut aussi pour l'audition, l'olfaction, et les autres sens), il faut aussi un observateur, et bien sûr l'acte d'observer.

Il ne peut manquer un seul des trois, sans que ne manquent également les deux autres. Et la question à laquelle nous invite le Véda est celle-ci : Qui observe ? 

Dans les cours de philosophie en médecine chinoise, nous disons aux étudiants qu'ils ne nous voient pas mais qu'ils fabriquent une image de nous produite par leurs fonctions sensorielles sur la base des perceptions organiques.
Mais qui "voit" l'image fabriquée ? Ce n’est pas l’œil, car il ne voit rien, ni le nerf optique qui ne voit pas davantage, ni les cellules cérébrales dans leur boite étanche… Un écran lumineux en trois D … Où ? Et un écran, cela ne voit rien non plus… c’est juste fait pour être vu !

La réponse des doctrines hindoues apportée à cette question débouche sur la notion d'Atmâ (ou Atman), qui est celui qui voit, qui est vu, et qui est aussi l'acte de voir, ou la vision (nous savons que dans les doctrines hindoues, la vision est considérée comme emblème de la connaissance).
Atmâ est alors le "Connaître", Celui qui connait, et le « Connu ».

Et réaliser cela est Brahma»

 

Son compagnon poursuivit encore :
« Voyons, ne pensez-vous pas que, tout simplement, pour une personne sourde, le bruit d’un arbre qui tombe est totalement inexistant ?
Cette personne pourra peut-être ressentir la vibration du choc de l’arbre qui tombe, si elle se trouve dans les conditions pour cela, ou bien le souffle d’air déplacé par l’arbre lors de sa chute, mais n’entendra certainement pas le bruit que semble produire cet arbre lorsqu’il tombe.

Alors, si personne n’est là avec des organes sensoriels en bon état, appelés « oreilles », pour entendre tomber l’arbre, cet arbre fait-il du bruit ?
Et in fine, est-ce qu’il y a vraiment un arbre qui tombe au milieu de la forêt, si personne n’est là pour en être témoin  ??? »

 

Alors, le premier conclut ainsi :
«  Qu'il y ait ou non un individu pour l’entendre, ou le connaître, n’est-il pas un faux problème, puisque ce n'est pas l'individu qui connaît, mais Atmâ… Atmâ qui est Ce par quoi tout est connu en Brahma ?
Dans la Tradition extrême orientale, nous pouvons envisager une correspondance, mais non une identité, entre Brahma et Wu Ji et entre Atmâ et Tai Ji. En effet, Tai Ji, en tant que Principe (et origine) de la manifestation, formelle et informelle, est au cœur de celle-ci, mais sans apparaître en elle. Et au cœur de Tai Ji, se trouve Wu Ji.

Sans quelqu’un doté de fonctions sensorielles pour percevoir la chute de l’arbre, il n’y a pas de bruit, puisque le bruit ne peut exister sans les deux autres paramètres que sont l’observateur-entendeur et l’acte d’observer-entendre (ou fonction auditive).
Et si quelqu’un enregistre la chute de l’arbre et vous dit :

« Tu entends bien qu’il y a un bruit, même s’il n’y a personne pour entendre, puisque l’enregistreur reproduit le son ! 
Vous pourrez lui répondre :

« Je n’entend pas la chute de l’arbre mais juste ce que diffuse le haut parleur de ton appareil».

 

C’est aussi la raison pour laquelle une musique écoutée en concert n’a pas la même présence qu’une musique enregistrée… on n’entend pas la même chose. »