bandeau dépêche

La dépêche du CATC

Dépêche / Novembre 2015

Voir les autres dépêches

Conte taoïste

 L’art du tir à l’arc

 

Ki Tchang voulait apprendre l’art du tir à l’arc, qui, dit-on, est un excellent chemin pour accéder au Tao. Il alla trouver le maître Fei Wei, qui jouissait d’une réputation considérable. Celui-ci lui dit :
- Quand tu seras capable de ne plus cligner de l’œil, je t’enseignerai mon art.

 

Ki Tchang rentra chez lui, se faufila sous le métier à tisser de sa femme et s’entraîna à suivre du regard le va-et-vient de la navette sans battre des paupières. Après s’être adonné pendant deux années à cet exercice, il ne cillait plus du tout, même si la pointe de la navette lui frôlait l’œil ! Il retourna alors l’annoncer au vieux Fei Wei.

- Bien, dit le Maître. Maintenant tu dois apprendre à voir. Il faut que tu parviennes à distinguer nettement la plus infime perception. Attrape un pou, attache-le avec un fil de soie et quand tu seras capable de compter les battements de son cœur, reviens me voir.

 

Ki Tchang mit dix jours à attraper un pou, il lui fallut six mois avant de parvenir à l’attacher. Puis il passa plusieurs heures par jour à regarder fixement l’insecte. Au bout d’un an, il le vit aussi grand qu’une soucoupe, et au bout de trois ans, aussi grand qu’une roue de char. Il courut alors triomphalement jusqu’à la maison de son maître.

- Bon, dit le vieil archer, tu vas maintenant pouvoir t’exercer à viser. Suspends le pou à une branche d’arbre, recule de cinquante pas, et quand tu parviendras à transpercer l’insecte sans toucher le fil de soie, tu reviendras me voir.

 

Et il lui tendit un arc et un carquois.

 

Ki Tchang mit trois mois à bander l’arc sans trembler, un an pour tirer dans le tronc de l’arbre et deux ans pour toucher le fil de soie. Cent fois, il coupa le fil sans toucher le pou. Ce n’est qu’au bout de trois ans que la flèche perça l’insecte sans toucher le fil.

- Bien, dit le vieux Fei Wei, tu y es presque. Maintenant, il ne te reste plus qu’à tenter la même chose par grand vent. Je n’aurai alors plus rien à t’apprendre.

 

Et trois ans plus tard, Ki Tchang réussit cet ultime exploit. Il se dit alors qu’il ne lui restait plus qu’une chose à accomplir ; se mesurer à son maître, savoir s’il était capable de le surpasser, s’il pouvait enfin prendre sa place. Il saisit son arc, ses flèches, et alla trouver Fei Wei.

 

Le vieil archer, comme s’il l’attendait, était sorti à sa rencontre, l’arc à la main, les manches retroussées.

 

Chacun à une extrémité du pré, ils se saluèrent sans un mot, posèrent une flèche sur leurs arcs, et se visèrent soigneusement. Les cordes vibrèrent à l’unisson. Les flèches se percutèrent en plein vol et retombèrent dans l’herbe. Six fois elles sifflèrent et six fois se touchèrent. Fei Wei avait vidé son carquois mais Ki Tchang avait encore une flèche. Prêt à tout pour se débarrasser de son rival, pour en finir avec son maître, il tira. Le rire du vieil homme répondit au cri de la flèche et, du petit doigt de la main droite, il dévia le trait mortel qui alla se planter dans l’herbe. Fei Wei fit trois pas, ramassa la flèche, la posa sur son arc, et visa à son tour son disciple.

 

Ki Tchang ne fit aucun geste mais la flèche ne fit qu’effleurer sa taille, comme si son maître l’avait raté… ou épargné.

 

Mais quand il voulut faire un pas, son pantalon tomba sur ses chevilles ! Le coup magistral du vieux Fei Wei avait tranché le cordon.

 

Alors Ki Tchang se prosterna et s’écria :
- Ô grand Maître !

 

Fei Wei s’inclina à son tour et dit :
- Ô grand Disciple !